René Dollot racconta Stendhal

René Dollot, console a Trieste, ha ricostruito la presenza dei Francesi in città in oltre due secoli.

Stendhal à Trieste

Curieuse correspondance à la vérité, faite de matériaux disparates qu’on peut déplacer sans les altérer pour les regrouper à loisir en variant les architectures. Ici des remarques sur la musique, ailleurs un trait de mœurs, des réflexions politiques ou littéraires, tout cela, bâclé au courant de la plume, au gré de la fantaisie ou de la paresse, et d’un style transparent. Aucune description d’ensemble. Rien n’était plus opposé à la manière d’Henri Beyle. Pourtant parfois, au détour d’une phrase, un instantané, l’ébauche d’un croquis, mais d’un ton si juste qu’après cent ans, il demeure vrai.

Comment ne pas s'étonner cependant que parmi tant de souvenirs français encore récents qu'évoquait une promenade dans Trieste, aucun n'ait retenu son attention. Pas une ligne chez cet apologiste de Bonaparte pour rappeler son séjour au palais Brigido, les trois occupations françaises, l'exil des Napoléonides ou la mort de Fouché. Plus surprenante encore, l'absence d'allusions à ce Winkelmann dont la ville natale lui a fourni son pseudonyme et qui, le 8 juin 1768, périt misérablement assassiné dans la Locanda Grande, le meilleur hôtel du temps. Contentons-nous donc des trop courts passages qu'il nous a laissés.

On eût aimé pourtant retrouver sous sa plume, à défaut d'une description minutieuse comme celle que nous a légué Desaix dans ses notes de 1797, quelques traits évoquant la physionomie de ce paysage. Stendhal est venu par mer à Trieste. Il a joui de cette vision grandiose qui s'offre au voyageur arrivant de Venise : la cité épanouie en demi-cercle au fond de l'Adriatique sur les premiers versants du Carso. Rien d'essentiel ne s'est modifié depuis ce temps. La vieille ville escalade toujours les pentes de la colline sacrée de San Giusto et la basilique élève encore le bloc trapu de sa tour carrée auprès d'un Castello qui vit les Français du colonel Rabié se couvrir de gloire en 1813. A gauche, sur des terrains repris aux salines et aux marécages, de part et d'autre d'un court bras de mer, ambitieusement dénommé Grand-Canal, le damier des quartiers de la ville neuve; à droite, des rues contemporaines de la Restauration allongent leurs artères parallèles entre les quais et les coteaux luxuriants de Sant Andrea. Et, derrière, le vaste hémicycle du Carso décrivant autour de Trieste une ceinture de hauteurs dont les blancheurs calcaires se détachent parmi de tendres verdures et les masses sombres des pins. A l'Orient, la cime attristée des monts, tandis qu'à la naissance de la baie de Muggia qui s'insinue gracieusement entre Trieste et l'Istrie, le château de San Servolo, sur un sommet escarpé, semble une casbah marocaine. Vers le Midi, la côte istrienne enveloppe paresseusement de ses molles ondulations ces fjords du sud où reposent, à peine rattachées à la terre, encloses dans leur ceinture d'eau, Capodistria et Isola et va mourir à Punte Salvore après un dernier détour parmi les oliviers et les jardins de Portorose; cependant que, sur un promontoire allongé, le campanile de Pirano, haut dressé sur l'horizon, apparaît comme la vigie lointaine de la cité.

Si les goélettes ont abandonné le grand canal que clôt la façade néo-classique de Sant-Antonio Nuovo commencée de son temps, Stendhal y retrouverait les pittoresques barques d'Istrie, lourdes de pastèques à l'automne; il reconnaîtrait quelques façades auprès de la place de Ponterosso où les fiacres ont cessé de se rassembler; les colonnades de la Bourse et du Théâtre évoqueraient pour lui les flâneries du Corso et les soirs d'antan; dans la ville neuve et la ville vieille, tant de visages familiers de maisons du XVIIIe siècle et de l'Empire, le palais épiscopal où vieillit Fouché, la villa Necker qui vit la détresse du roi Jérôme, lui rappelleraient les promenades solitaires de l'exilé et si, désireux de revoir San Giusto, il gravissait d'un pas essoufflé les rues Felice Venezian et San Michele, la Trieste de 1830 ressusciterait à ses yeux.

De ses notations d'alors, relevons maintenant celles qui, par sa correspondance, nous ont été conservées. Sur la ville, d'abord : Trois magnifiques rues alignées le long de la mer; des maisons énormes, fort hautes et cependant à trois étages seulement, mais pas le moindre ornement d'architecture. Quand ce pays a fait fortune, vers 1818, l'architecture n'était pas à la mode.

Il y a doubles vitres partout ici, à cause de l'abominable borra qui me donne de l'humeur ce soir. Toutes les rues sont la Via Larga de Florence; il n'y a ni volets, ni persiennes; tout le monde a une veilleuse à ce qu'il paraît; cela se met entre les deux vitres de façon que la nuit, dès dix heures, la ville a l'air illuminée. Trottoirs partout séparés de la rue par de petites colonnes. Mer et collines magnifiques. Les premiers jours du printemps rendent cette ville charmante. Ailleurs : Le pavé des rues est le plus beau de l'Europe : de grandes pierres taillées, d'un pied de large et de deux, trois, quatre de long; la pluie lave ce pavé; impossibilité de la boue. De ces fenêtres sans volets ni persiennes qui surprenaient déjà Stendhal, beaucoup subsistent encore aujourd'hui; elles donnent aux maisons un air de perpétuelle insomnie. Et l'Italie, maîtresse d'hier, n'a pas renoncé aux blocs magnifiques du Carso qu'on entaille pour les rendre moins glissants aux piétons.

Voici maintenant un tableautin qu'aujourd'hui comme en 1830 peut contempler un voyageur qui s'arrête au marché de Ponterosso : Une paysanne arrive, étend un lourd tapis sur le pavé, étale dessus huit ou dix pains et s’assied à l'autre bord. La seule différence, c'est que les femmes de Capodistria qui apportent toujours en ville ces pains recherchés les offrent maintenant dans des corbeilles. « Ce pays a tout à fait la physionomie de l'Orient », dit Stendhal, et encore : A Trieste on sent le voisinage de la Turquie : des hommes arrivent avec des culottes larges, sans aucun lien aux genoux, des bas et le bas de la cuisse nu; un chapeau qui a deux pieds de diamètre et une calotte d'un pouce de profondeur. Ils sont beaux, lestes et légers. J'ai parlé à cinq ou six; je leur paie du punch, ce sont des demi-sauvages aimables; mais leur barque sent diablement l'huile pourrie, leur langage est une poésie continuelle. Ces Dalmates qui fréquentaient alors aussi le quai des Esclavons à Venise, les recueils français de costumes en avaient chez nous popularisé l'image. En feuilletant les estampes anciennes, on admire l'exactitude des descriptions de Stendhal.

A la vérité, ces instantanés sont rares dans la correspondance de Beyle. Son leit-motiv, si l'on peut dire, il l'emprunte à la borra, ce mistral triestin «Nous avons ici le plus beau soleil et plus grand vent. Ce climat est le contraire de Paris». On ne saurait le mieux caractériser. Dans une autre lettre : Il fait borra deux fois la semaine et grand vent cinq fois. J'appelle grand vent quand l'on est constamment occupé à tenir son chapeau, et borra quand on a peur de se casser le bras. J'ai été transporté l'autre jour pendant quatre pas. Un homme sage, l'an dernier, se trouvant à un bout de cette ville, toute petite, a couché à l'auberge, n'osant pas, à cause de la borra, rentrer chez lui. Il y a eu, en 1830, vingt jambes cassées. Je m'en moquerais absolument vu la bravoure que j'ai montrée contre les voleurs de Catalogne, mais Monsieur, le vent me donne mes rhumatismes dans les entrailles. Pas une exagération dans cette description. Rappelons-nous le corbillard renversé qui venait de mener Fauché au cimetière.

Opéra, lectures, relations, flâneries; décor superficiel de la vie de Stendhal qui ne doit pas nous dissimuler la misère intime de l'exilé. Pendant les premières semaines de son séjour à Trieste, il vit dans l'attente anxieuse de l'exequatur qui doit venir de Vienne. Lorsqu'il sait qu'il ne restera pas en Autriche, il écrit au baron de Mareste : J'étais pétrifié d'étonnement d'avoir réussi; mais le port où je comptais trouver un refuge assuré est accessible au vent du nord. Il lui faut solliciter un autre poste qu'il est incertain d'obtenir. Ainsi deux angoisses se succèdent en lui pendant la fin de 1830 et les premiers mois de 1831.

Sur ce fond de pensées obscures, les mesquines tracasseries d'une censure, peut-être dangereuse, lorsqu'il espère encore être agréé, agaçante toujours, alors qu'elle a cessé d'être nocive : La rue de Jérusalem de ce pays a pris copie de la lettre de la jeune fille, et pour cela l'a gardée trois jours. Ne mettez jamais de noms propres; à cela près, dites tout, absolument tout, et je recevrai vos benoîtes lettres trois jours plus tôt. Au baron de Mareste encore, le 23 février 1831: Clara m'ayant écrit une lettre Lubert au lieu de Bertlu, on en a pris copie; je me suis plaint et les lettres arrivent intactes depuis huit jours. L'intelligence est si chère qu'en mettant Bertlu au lieu de Lubert, on peut tout raconter. Clara me disait grossièrement: «Votre roman», au lieu du «Rouge»; on en a conclu que l'homme avait fait un roman, ce qui a beaucoup intéressé la partie femelle du pouvoir, Censure d'hier, censure d'il y a cent ans, vous apparaissez sœurs jumelles.

Pour échapper à ses indiscrétions, Beyle recourt à un subterfuge. Écrivez-moi toutes les nuances des faits, écrit-il au baron de Mareste. Il faut faire deux adresses; écrivez sur votre lettre M. Kaltschmidt. Triest. Faites une enveloppe et sur cette enveloppe écrivez: M. Philippe de Fäger, officier des Postes impériales et royales de Venise. Il est important pour mon commerce de coloniaux de connaître les nuances des faits. Le contrôle postal, comme nous dirions aujourd'hui, n'en gênait cependant pas moins ses épanchements. Rappelons-nous que c'est en décembre 1830 que Le Rouge et le Noir est publié à Paris. Le consul de France ne peut en parler sous peine de se trahir; il ne peut en écrire librement à ses amis sans risquer de démasquer Stendhal. Çà et là seulement, quelques timides allusions ... et l'espoir d'être réimprimé en 1900.

René Dollot


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